Général 22 sept. 2019 | 12:12par FM Joachim Iglesias

La gaffe ultime: abandonner dans une position qui n'est pas perdante !

Une récente mésaventure de la légendaire joueuse suédoise Pia Cramling, qui a abandonné dans une position égale contre Aleksandra Kosteniuk, m'a inspiré cet article en deux parties qui présente une collection d'abandons et de propositions de nulle pour le moins inopportuns.  

"On n'a jamais gagné une partie d'échecs en abandonnant" déclarait le premier Grand-Maître français de l'histoire, Xavier Tartakover (il eut le titre dès sa création par la FIDE en 1950 alors qu'il était déjà français). Tartakover a inscrit son nom à jamais dans la postérité échiquéenne grâce à ses parties, à son fameux Bréviaire des Echecs qui a formé plus d'une génération de joueurs et aussi, voire surtout, grâce à ces aphorismes. Celui qui a inventé et le début orang-outan (1.b4) et l'ouverture catalane avait expliqué que "l'avant-dernière gaffe fait gagner". Dans cet article en deux parties, nous allons parler de la dernière gaffe, de la gaffe ultime, celle que l'on commet non pas en jouant un mauvais coup, mais en refusant de jouer, préférant mettre fin à la partie, soit par la nulle soit par l'abandon.

Abandonner dans une position égale

Cramling-Kosteniuk 2019


Commençons par la partie Cramling-Kosteniuk mentionnée dans l'introduction. La Grand-Maître russe vient de jouer 34...Da1, attaquant le cavalier a6 qui ne peut-être défendu. La Suédoise a alors abandonné, sans voir 35.b4! Dxa6 36.bxc5 regagnant la pièce avec égalité.
Incidemment, 35.Ff4!? permettait aussi de continuer la partie : 35...Dxa6 36.Td2 et les noirs doivent jouer 36...Fxf4! 37.Dxa6 Fxd2 avec l'avantage, mais pas 36...Td8 37.Txd6! et les blancs sont même mieux !

Giri-Shankland 2019


Sentant son adversaire dépité, Giri a bluffé par 45.b6!? La position était de toute manière nulle, mais ce coup ne pose aucun problème aux noirs qui n'ont qu'à jouer 45...Rd6 46.Rg4 Rd7 47.Rh3 Rc8 et même après 48.Ff4 on obtient une forteresse bien connue : si le roi blanc se rapproche trop, ce sera pat que le roi noir soit en c8 ou a8 ! Il est hallucinant qu'un joueur à +2700 ne connaissait pas cette forteresse ni ne l'ait comprise durant la partie, mais l'Américain a abandonné !

Aronian-Bacrot 2005


Demi-finale de la Coupe du Monde 2005. Après une nulle dans la première partie lente, les joueurs obtiennent cette finale de fous de couleurs opposées. Etienne vient de jouer 50...Fa7 et a abandonné la partie et donc le match sans attendre la réponse de Levon. La position ressemble en effet à un gain d'école en finale de fous de couleurs opposées : le fou h3 est idéalement placé, protégeant le pion f5 tout en empêchant la poussée du pion h selon le principe de la diagonale unique. Les blancs n'ont plus qu'à ramener le roi en b7, pousser a7, capturer le fou et revenir à l'aile roi. Ce plan de gain n'a qu'un léger accro : le roi blanc ne parviendra jamais en b7, les noirs pouvant placer leur roi en d7 pour les en empêcher ! Avant cela, les noirs doivent tout de même prendre la précaution de jouer h6-h5 pour éviter que les blancs mettent en place une forteresse sur une seule diagonale quand le roi sera en d7 par Fg4 puis f6+ Re8 Fh5+ Rf8 f7. 
Après 50...Fa7 on peut imaginer que la partie se termine par 51.Rf4 h5! 52.Re4 Re7! 53.Rd5 Rd7! 54.f6+ Re8 


La position est nulle car le fou blanc ne peut plus défendre le pion f et arrêter la poussée du pion h sur une seule diagonale. Si les blancs jouent Fe6 puis gagnent le fou par Rb7 et a7, les noirs n'auront qu'à jouer h4-h3 pour divertir le fou et gagner le pion f. Sinon, les noirs placent juste leur roi en f8, le pion en h4 et le défendent au besoin par Ff2, il n'y a pas de zugzwang possible.

Kramnik-Svidler 2004


Le grand Vlad vient de jouer 49.Fb7 et le commentateur star de chess24 en anglais a simplement abandonné. Après 49...Fe1, seul coup pour défendre le pion a5, les blancs ont un plan de gain linéaire : jouer c5 puis Fh1 et ramener le roi vers le pion h6 en jouant c6 au moment opportun. Le pion h6 tombera de manière forcée et les noirs défendront le pion g5 par Fh4. Le roi blanc se dirigera alors vers le pion a5. Les noirs se retrouveront alors en zugzwang car leur fou doit surveiller la case h4, sinon le sacrifice de pion h3-h4! créant un pion passé serait décisif.
Voici le genre de positions qu'a dû prévoir Svidler avant d'abandonner :


Trait aux noirs, un coup comme 1...Ff4 autorise 2.h4! et après 1...Rc7 2.Rc5 Ff2+ 3.Rb5 Fe1 4.Fg2 les noirs sont en zugzwang.
Tout ceci semble convaincant, mais les noirs n'avaient pas à défendre le pion a5! après par exemple 49...Fg1! les noirs laissent le fou sur la diagonale g1-a7 et le roi noir aide à la fois à empêcher la poussée des pions de l'aile dame et la venue du roi blanc à l'aile roi. "dead draw".

Carlsen-Topalov 2007


Magnus Carlsen, alors âgé de 16 ans, vient de jouer 64.Dg6 face au numéro 1 mondial de l'époque, Veselin Topalov. Le jeune prodige menace de gagner le cavalier g7 sur échec par 65.Dh7+ Rf8 66.Dh8+ Re7 67.Dxg7+. L'ex Champion du Monde FIDE a abandonné sans jouer l'échec de consolation 64...Dd5+. En effet, après par exemple 65.f3 Dd2+ 66.Rh3 les noirs n'ont plus d'échec et les blancs menacent toujours Dh7+ mais aussi mat en 2 par Df7+ et Df8 ! Las pour le Bulgare, juste après son abandon, le futur Champion du Monde a pris plaisir à montrer la nulle ratée : 64...Dd5+! 65.f3 e5! contrôlant la case f7 et aussi la case g8 permettant 66.Dh7+ Rf8 67.Dh8+ Dg8.

Yusupov-Ivanchuk 1991


Cette partie est spéciale : dans les départages du match des Candidats Yusupov-Ivanchuk, Vasily devait absolument l'emporter avec les noirs pour égaliser, sinon il perdait le match. Après Db3+ gagnant le pion b5, Yusupov a offert la nulle, sur quoi Ivanchuk, qui n'avait peut-être pas entendu la proposition (ou si ?) a abandonné et quitté la salle. L'arbitre voulait déclarer la partie gagnée par les blancs ayant entendu Ivanchuk abandonner, mais Yusupov a insisté pour qu'elle soit déclarée nulle.

Faire nulle dans une position gagnante

Lautier-Kasparov 1997


Tous les joueurs français, du moins ceux d'un certain âge, savent que Joël Lautier a un score positif en parties classiques contre Garry Kasparov (+2,-1,=7). Le score aurait pu être égal si dans cette position après 20.Tc7??, au lieu d'accepter la nulle, Garry avait joué 20...c5! gagnant le pion b4 en force car 21.bxc5?? Tb8 perd le fou. Le moindre mal aurait été 21.b5 Tb8 avec un pion net de plus pour les noirs.

Svidler-Anand 1999


Les noirs viennent de jouer 69...Rf7 et les blancs ont accepté la nulle. On peut effectivement croire à une forteresse : les noirs vont jouer Rf6-f7-f6, si les blancs avancent un des pions ils le perdent, si Rxd4 Cb5+ gagne le pion a7 et si le roi quitte le carré du pion d4, il file à dame. Il y a malgré tout un gain forcé :
70.Rxd4! Cb5+ 71.Rc5 Cxa7 72.Rb6! Cc8 73.Rc7 Ce7 (73...Ca7 74.Rd7 suivi de h7 et f6) 74.h7! Rg7 75.f6+!

A ces nulles "par erreur", on peut rajouter des nulles équivalentes à des victoires, qui parsèment l'histoire des matchs :

Euwe-Alekhine 1935


Euwe n'avait besoin que d'une nulle dans cette 30ème partie du match contre Alekhine pour devenir Champion du Monde. Avant la partie, il avait pris soin d'expliquer ce qui allait sans dire à son adversaire : "j'accepterais la nulle à n'importe quel moment de la partie". Avec deux pions de moins en finale, après 40.Tg1, Alekhine a décidé que c'était le bon moment de dire au revoir à sa couronne : "Dr Euwe, j'accepte votre proposition de nulle".

On retrouve des exemples similaires dans la dernière partie du match du Championnat du Monde Kasparov-Karpov de 1990 et dans le match des Candidats Korchnoi-Petrosian de 1971 où Korchnoi qui devait gagner avait dit à son adversaire "je propose nulle et sinon, j'abandonne" (Tigran a pris la nulle !). Mon histoire préférée de nulle volontaire dans une position gagnante est la suivante :

Tal-Benko 1959

Les fameuses lunettes de soleil de feu Pal Benko contre le jeune génie Mikhail Tal.

Soixante ans avant sa mort, le regretté Pal Benko devait affronter Mikhail Tal avec les noirs dans la dernière ronde du Tournoi des Candidats 1959. Dans leurs cinq parties précédentes, Tal l'avait emporté à chaque fois ! Mais il n'avait besoin que d'une nulle pour se qualifier pour le match contre Botvinnik et en accord avec son secondant, Tal a proposé nulle au douzième coup. A sa surprise, Benko a refusé ! Il faut dire que Benko pensait que Tal hypnotisait ses adversaires, et croyait avoir trouvé le remède miracle en jouant avec des lunettes de soleil ! Cinq coups plus tard, Benko pouvait abandonner... Ce qui s'est passé ensuite est décrit au mieux par le proverbe anglais "to add insult to injury" :


Les noirs viennent de jouer 22...Rh8 et au lieu de 23.Dg5! qui force l'échange des dames et une finale avec deux pions de plus, Tal a pris la nulle par 23.Df6+ Rh7 24.Df5+

Tal a alors déclaré : "Quand je veux gagner contre Benko, je gagne ; quand je veux faire nulle contre Benko, je fais nulle !". C'est ainsi que Tal s'est qualifié pour son match de Championnat du Monde qu'il remportera contre Botvinnik !

Dans la deuxième partie de cet article, nous verrons les pires de ces gaffes ultimes : les abandons dans des positions gagnantes !




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Guest 7862667023
 
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