Interviews 10 avr. 2021 | 09:13par Colin McGourty

Karjakin : "La concurrence est plus forte aujourd'hui"

Sergey Karjakin, âgé de 31 ans, occupe la seizième place mondiale à l'heure actuelle au classement elo. Dans une interview récente, accordée à la RIA Novosti, il a annoncé qu'il se voyait jouer jusqu'à au moins 35 ans. L'ancien challenger au titre mondial a expliqué qu'il était aujourd'hui plus difficile de se maintenir dans le top 10 ou de l'intégrer par rapport aux années 2000/2010. Malgré cette difficulté apparente, il maintient qu'un retour parmi les dix meilleurs fait partie de ses objectifs. Il a expliqué les enjeux de la reprise du tournoi des Candidats et l'influence qu'a pu avoir la pause en raison de la pandémie.


Sergey Karjakin s'était qualifié aux Candidats 2016 grâce à la Coupe du monde 2015. Son principal objectif cette année sera la Coupe du monde, prévue en juillet. | photo: Baku World Cup 2015  

Sergey Karjakin menait contre Magnus Carlsen au championnat du monde 2016 de New York, à 4 parties de la fin avant de s'incliner aux départages en parties rapides. Depuis cette défaite, il peine à retrouver un niveau de jeu similaire à celui qu'il avait montré contre Magnus, même s'il a fait un brillant parcours aux Candidats en 2018 et qu'il avait gagné le championnat du monde de blitz après sa défaite contre Carlsen.

Sergey Karjakin a manqué la qualification pour le tournoi des Candidats 2020, qui reprendra dans moins de quinze jours, le 19 avril. Le joueur russe s'est confié à Oleg Bogatov pour la RIA Novosti à propos de l'événement. Son interview a été retranscrite depuis le russe ci-dessous : 



Sergey, quel joueur selon vous à le plus de chances de gagner le tournoi des Candidats à Iekaterinbourg ?    

Je ne vais pas trop me mouiller si je dis que Ian Nepomniachtchi et Maxime Vachier-Lagrave, parce qu'ils se partagent la première place provisoire, ont chacun de très bonnes chances de l'emporter. Ian a démontré tout au long de l'année un excellent niveau de jeu, avec une confiance qu'il a pu accumuler au fil des tournois. S'il arrive à retrouver dans la forme démontrée lors de la première partie des Candidats, et qu'il a démontré  au cours de l'année dernière, il aura de très bonnes chances. Maxime a été moins régulier, mais d'un autre côté, c'est un nouveau tournoi qui démarre. Il a donc de sérieuses chances de réussir.  

Il ne faut pas non plus oublier Alexander Grischuk, Fabiano Caruana ou Anish Giri. Ils sont à 50%, ce qui, en cas d'une ou deux victoires, les placeraient au niveau des leaders. La personne qui gagnera sera donc celle qui aura une meilleure préparation que les autres. Je rajouterais aussi le facteur chance, aussi infime soit-il. 




Êtes-vous surpris par les progrès réalisés par Giri dernièrement ? Il a tout de même obtenu d'excellents résultats dans les tournois majeurs... 

Non, parce qu'Anish est un de ces joueurs d'échecs qui, au sens figuré, travaille 24 heures sur 24. Il se consacre aux échecs, passe tout son temps à regarder quelque chose de nouveau, à analyser de nombreuses parties et c'est pourquoi on peut dire qu'il s'en sort très bien ! Je pense que ces résultats sont le fruit de tout le travail qu'il a fourni.  

Nepomniachtchi et Vachier-Lagrave ont le score de +2. Au vu de votre très bonne expérience dans les Candidats, quel résultat garantirait une première place ? 

Difficile à dire. Parfois, il faut scorer un +4 mais, par exemple, aux Candidats de Moscou en 2016, j'ai fait +3 et j'étais premier, tout seul. Cela dépend surtout du tournoi et de savoir si les joueurs sont proches ou non... Si peu de joueurs perdent des parties, généralement un +3 est suffisant pour être premier ex-aequo. Mais encore une fois, c'est l'état de forme des participants qui fait la différence. 

Vous avez montré un bel exemple de réussite dans la seconde partie de chacun de vos tournois des Candidats. C'est vrai que cet événement est particulier puisqu'il a débuté il y a plus d'un an... Quel est votre secret ? Et peut-être que vous pourriez conseiller Ian ?  

Il m'est difficile de donner des conseils, car il est impossible d'établir une corrélation entre les tournois. Je pense que j'ai été aidé grâce à une très bonne condition physique. J'ai préparé le tournoi pendant longtemps et j'ai consacré beaucoup de temps au sport. Et lorsque vous jouez sur une durée aussi longue que 14 parties, vous commencez bien sûr à être fatigué sur la phase retour. C'est à ce moment-là que mon avantage, basé sur une meilleure préparation physique, est apparu. Mais lorsque le tournoi se compose en fait d'une seule moitié, ce facteur n'a plus d'importance. Je ne pense pas qu'il y aura de grandes différences à cet égard. Le joueur qui gagnera sera à nouveau celui qui sera le mieux préparé et qui aura un peu de chance.



Selon vous, quelle est l'affiche la plus attendue des aficionados : Carlsen-Nepomniachtchi, Carlsen-MVL, Carlsen-Caruana, Carlsen-Grischuk ou Carlsen-Giri ? 

Un match entre Magnus Carlsen et Ian Nepomniachtchi serait sans aucun doute très intéressant. D'une manière générale, tout grand maître qui remporte le tournoi aura une chance de battre Magnus, car nous avons vu que Carlsen ne jouait pas si bien que cela dernièrement. Quel que soit le vainqueur de ces Candidats, il aura ses chances. 

On peut regretter également l'absence de l'Américain Wesley S qui a montré un niveau de jeu plus que convaincant. Mais, de toute façon, il y a huit places dans le tournoi et il est impossible d'inclure tous les meilleurs joueurs. En ce qui me concerne, je serais heureux de voir un match de championnat du monde entre Ian Nepomniachtchi et Magnus Carlsen. Ce serait très intéressant. 


Comment évaluez-vous les chances de Ian ?  

J'ai pas envie de trop en dire non plus. Après tout, Carlsen est champion du monde et il sera le favori dans n'importe quel match, qu'il affronte Nepomniachtchi ou n'importe quel autre grand maître. Mais d'un autre côté, si vous voulez maximiser vos chances, la clé est une très bonne préparation... Et on peut aussi exploiter le fait que Magnus n'est pas au meilleur de sa forme.   

L'an dernier vous avez dit que la meilleure formule pour le match de championnat du monde serait de passer de 12 à 14 parties. Plus tard, la FIDE a suivi votre décision. Avec ce changement, pensez-vous que le challenger a plus de chances de battre Carlsen ou cela ne change rien ? 

Je pense que plus le match s'étend, plus les chances de Carlsen augmentent. Tout d'abord, il a une excellente condition physique et il peut sans souci jouer pendant deux mois. Et puis c'est aussi logique : lorsque vous êtes le plus fort, la probabilité de surprise est moindre lorsque le match s'éternise. Ensuite, il ne s'agit que de statistiques et je ne veux pas offenser qui que ce soit. 

Votre objectif principal de l'année sera la Coupe du monde. Pensez-vous que les joueurs qui participent aux Candidats seront avantagés avant l'échéance estivale ? 

Evidemment, parce que les Candidats, en plus de vous offrir une chance d'affronter le champion du monde, font office d'un excellent tournoi de préparation. On s'assoit devant l'échiquier et on affronte chaque jour un des meilleurs joueurs du monde. C'est un avantage certain... 

D'un autre côté, j'ai participé au championnat de Russie en décembre, sur l'échiquier, et j'ai aussi disputé quelques tournois en ligne. Même si cela ne remplace pas les échecs en réel, cela m'a obligé à maintenir une bonne forme physique et j'ai dû aussi travailler mon niveau de jeu.


Le championnat de Russie par équipes en mai devrait vous aider, n'est-ce pas ? 

Franchement, je ne sais pas encore si je vais jouer ou non. Quoi qu'il en soit, je pars du principe que l'essentiel pour moi est de me préparer à la Coupe du monde, que ce soit en participant à un tournoi puis à des séances d'entraînement, ou simplement à des séances d'entraînement. 

Alors, oui, j'avais prévu de participer à cet événement, mais je n'en suis plus si sûr, car je ne suis pas certain qu'en vue de la préparation à la Coupe du monde, il soit judicieux de jouer là-bas. Peut-être est-il plus judicieux de se reposer d'abord, puis d'organiser une session d'entraînement complet.  

Avez-vous encore le même team qu'à l'époque ? 

Karjakin au Shamkir Chess 2018 en compagnie Denis Khismatullin | photo: official website

Mes entraîneurs restent les mêmes. Je bosse énormément avec Denis Khismatullin et j'ai aussi eu une session d'entraînement avec l'un des meilleurs GM russe... Je suis pas sûr qu'il m'autorise à révéler son identité (rires). Il est dans le top 5 ou top 10 de Russie. Donc, oui, je travaille. 

Continuez-vous à collaborer avec Yury Dokhoian et Alexander Motylev? 

Dans le cadre de la préparation pour les championnats internationaux avec l'équipe russe, nous coopérons, mais sur le plan individuel, ils ont récemment travaillé avec Andrey Esipenko, je crois. 

Je ne vois rien de dérangeant là-dedans, puisque nous avons travaillé ensemble pendant plus de dix ans déjà, et parfois vous avez simplement besoin de sentir un parfum de fraîcheur... Par exemple, on peut commencer à travailler avec quelqu'un qui vous apportera une kyrielle de nouvelles idées ! Je ne vois aucun mal à ça.  

Il faut distinguer deux choses : celle où l'on a des séances d'entraînement avec des entraîneurs qui sont de bons analystes et spécialistes, mais qui jouent moins bien que vous. Et celle où l'on affronte un joueur qui est à peu près votre égal. On peut aussi travailler avec lui, jouer des matchs d'entraînement, s'affronter... Dans ce cas précis, la motivation est radicalement différente. Par exemple, avant mon match contre Carlsen en 2016, je me suis préparé avec Shakhriyar Mamedyarov. 

Si je m'asseyais devant l'échiquier de façon un peu détendue et que je perdais une ou deux parties, je me remobilisais de suite ! Je me disais : je ne dois pas perdre, je veux gagner (sourires). Et c'était une bonne émulation. J'ai aussi joué avec un autre grand maître, dont je ne mentionnerai pas le nom, et c'était très intéressant.  

Avez-vous le même style de jeu que lui ? Ou vos styles sont différents ? 

Nos styles sont diamétralement opposés !     

Recherchez-vous à travailler ce qui vous manque ? 

En quelque sorte, oui. J'essaye de prendre le meilleur de chaque personne. 

Sergey, si vous comparez 2021 à 2015, est-il plus difficile pour vous de vous maintenir au sein de l'élite mondiale ?

C'est beaucoup plus difficile maintenant, et ce n'est pas seulement à cause de mon âge non plus. Il me semble que c'est surtout parce que le niveau général a beaucoup augmenté. Franchement, avant, je n'avais pas vraiment besoin de me battre pour rester dans le Top 10 du classement mondial, cela coulait de source.  Aujourd'hui, il faut concentrer toute son énergie pour rester au sommet, en particulier dans le Top 10. La concurrence est désormais beaucoup plus forte. 

Envisagez-vous un retour dans le top 10 ? 

Oui, tout à fait. C'est ce à quoi je faisais référence : revenir dans le top 10 est très difficile maintenant.    

Sergey Karjakin et Vishy Anand au Norway Chess - ils sont désormais classés 16e et 17e mondial | photo: Jose Huwaidi

D'un côté, on observe un rajeunissement général de l'élite, en raison des joueurs issus de pays asiatiques. Et puis l'on voit aussi, quelques anciens GM, qui avaient obtenu des résultats très probants à l'époque, prendre un peu de distance avec les tournois majeurs en raison de leur âge. Combien d'années pensez-vous encore jouer aux échecs ? 

Je peux vous assurer que jusqu'à mes 35 ans, je continuerais aux échecs. Ensuite, je ne sais pas ce qu'il adviendra. Je vais continuer pour les 4 prochaines années à travailler de façon très sérieuse les échecs afin de voir jusqu'où je peux aller encore. 

Pourquoi 35 ans et non pas 40, par exemple ?

Je ne sais pas... C'est peut-être un âge clé. Une fois que je les aurais, je peux revoir mon jugement et peut-être prolonger l'aventure pour mes fans ! (rires). 

Sergey, que ferez-vous d'ici 15 ou 20 ans ? 

Je ne veux surtout pas voir mes résultats décliner... En fait, je connais des joueurs d'échecs qui étaient dans le Top 10 mondial, puis ils ont continué à jouer, et maintenant ils ne sont plus dans le Top 100. C'est quelque chose que je ne veux absolument pas pour moi. Si je comprends qu'objectivement je ne peux plus suivre le rythme des cadors, alors j'arrêterais. Je continuerais à être présent dans les tournois rapides ou blitz... Je n'écarte pas la possibilité de devenir entraîneur et former des enfants. Mais pour l'instant, je sens qu'il me reste beaucoup d'énergie pour me battre et essayer de lutter pour les premières places. Je vais donc continuer dans cette direction ! 

Et pensez-vous pouvoir devenir coach ? 

Non, je ne le pense pas - parce que c'est un domaine complètement différent et un autre type d'activité. Pour moi, il serait intéressant de travailler et entraîner les meilleurs joueurs du monde. Et, si ça se trouve, je ne serais pas bon pour entraîner des enfants. Par exemple, ma femme Galia aime beaucoup travailler avec les enfants, mais ce n'est pas pour tout le monde, et elle dispose d'un vrai un talent pédagogique.   

Vos enfants, Alexey (5 ans) et Mikhail (3 ans), sont-ils attirés par les échecs ? 

Oui mais ils préfèrent jouer contre l'ordinateur sur leurs tablettes plutôt que sur l'échiquier... Mais ils peuvent aussi jouer contre ma femme et moi. Au moins, ils sont déjà intéressés par les échecs et c'est déjà beaucoup ! 

Quels sont les autres sports qu'ils pratiquent ?    

Ils vont à "l'école des héros" et ont commencé le hockey sur glace. Le plus jeune, Mikhail, est vraiment attiré par les sports physiques tandis qu'Alexey se focalise sur les activités qu'il peut faire à la maison. 

En 2016 vous avez affronté Carlsen dans le match de championnat du monde. Est-ce que votre personnalité est toujours aussi remarquée dans la société qu'à l'époque ? 

Je pense qu'elle a vraiment décliné mais c'est logique ! A l'époque je jouais pour le titre de champion du monde et c'est normal que j'attirais l'attention. Ensuite, les années passent, et si je ne parviens pas à me qualifier à nouveau, on se focalise moins sur moi. Au moins, je ressens que j'ai marqué l'histoire des échecs russes et que les gens ont repris goût avec les échecs... C'est toujours très plaisant de voir les gens vous reconnaître lorsqu'ils vous croisent dans les rues ou dans d'autres lieux insoupçonnés ! (rires).

Où par exemple ? 

Par exemple, dans les bureaux gouvernementaux lorsque je devais refaire un passeport. J'ai été reconnu par une professeure des écoles et elle m'a invité à échanger avec les enfants. C'est un exemple parmi tant d'autres. On me reconnaît souvent et je vous assure que c'est un sentiment très agréable. 




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