Général 31 mars 2020 | 15:50par FM Joachim Iglesias

Il y a 50 ans : le match URSS - Reste du Monde et l'Immortelle de Spassky

Il y a pile 50 ans, le 10e Champion du Monde Boris Spassky, alors tenant du titre, a gratifié le monde des échecs d'un pur bijou aux dépens de Bent Larsen. Cette partie a eu lieu lors de la 2e ronde du "Match du Siècle, URSS vs. Reste du Monde" qui s'est déroulé à Belgrade, à l'époque capitale de la Yougoslavie.

Ronde 1, Bobby Fischer regarde la partie Spassky-Larsen. En bas à droite, Gligoric affronte Geller. | photo source : Douglas Griffin

En 1970, l'URSS dominait hégémoniquement le monde des échecs. Les Soviétiques s'étaient accaparés de la couronne mondiale grâce à Botvinnik en 1948 et elle était alors portée par Boris Spassky, après être passée par les têtes de Vasily Smyslov, Mikhail Tal et Tigran Petrosian. De plus, l'URSS avait remporté toutes les Olympiades depuis sa première participation en 1952. 

C'est le Président de la FIDE et 5e Champion du Monde Max Euwe qui a annoncé la tenue d'un match entre l'URSS et le reste du monde, dont le qualificatif de "Match of the Century" n'était pas usurpé, même s'il sera à nouveau employé deux ans plus tard... 

Le match s'est tenu du 29 mars au 5 avril 1970 à Belgrade, grâce à l'organisation de la Fédération Yougoslave qui était à l'initiative du projet. 

10 joueurs allaient s'affronter durant 4 parties. Deux joueurs réserves pouvaient remplacer n'importe quel joueur pour une partie. 

Le match de Belgrade 1970 est aux échecs ce que le congrès Solvay 1927 est à la physique. | photo source : Olimpbase

Bobby Fischer était absent de la séance photo et Miguel Najdorf a comme souvent eu un excellent mot : "Fischer préfère entrer seul dans l'Histoire des échecs". 

L'équipe Soviétique

Favorite sur le papier avec ses 5 Champions du Monde, l'équipe soviétique était néanmoins vieillissante.

  1. Boris Spassky, 33 ans, 2670 Elo
  2. Tigran Petrosian, 40 ans, 2650 Elo
  3. Viktor Korchnoi, 39 ans, 2670 Elo
  4. Lev Polugaevsky, 35 ans, 2640 Elo
  5. Efim Geller, 45 ans, 2660 Elo
  6. Vasily Smyslov, 49 ans, 2620 Elo
  7. Mark Taimanov, 44 ans, 2600 Elo
  8. Mikhail Botvinnik, 58 ans, 2640 Elo
  9. Mikhail Tal, 33 ans, 2590 Elo
  10. Paul Keres, 54 ans, 2600 Elo

1ère réserve : Leonid Stein, 33 ans, 2620 Elo
2ème réserve : David Bronstein, 46 ans, 2570 Elo

Moyenne des 10 titulaires : 43 ans, 2634 Elo

L'équipe du Reste du Monde

Le capitaine du reste du monde n'était autre que le Président de la FIDE Max Euwe. L'ex Champion du Monde avait décidé de classer ses joueurs en fonction de la récente invention du mathématicien Arpad Elo.

Bobby Fischer aurait donc dû jouer au premier échiquier mais Bent Larsen a fait pression pour obtenir cet honneur. The Great Dane ne manquait pas d'argument : il venait d'avoir de nombreux succès parmi lesquels une victoire à Palma de Majorque en 1969 devant Spassky, Petrosian, Korchnoi et Hort. Bobby Fischer lui n'avait pas joué depuis 18 mois, durant lesquels il a écrit le best-seller Mes 60 meilleures parties.

Alors que tout le monde s'attendait à un refus de Fischer et à sa non participation, le numéro 1 mondial a accepté de jouer derrière Larsen, à la dernière minute et à la surprise générale. Était-ce parce que Spassky menait alors 2 victoires à 0 en 4 parties contre Fischer ?

  1. Bent Larsen, 35 ans, 2650 Elo
  2. Bobby Fischer, 29 ans, 2720 Elo
  3. Lajos Portisch, 32 ans, 2630 Elo
  4. Vlastimil Hort, 26 ans, 2610 Elo
  5. Svetozar Gligorić, 37 ans, 2580 Elo
  6. Samuel Reshevsky, 58 ans, 2590 Elo
  7. Wolfang Uhlmann, 35 ans, 2570 Elo
  8. Milan Matulović, 34 ans, 2560 Elo
  9. Miguel Najdorf, 59 ans, 2570 Elo
  10. Borislav Ivkov, 36 ans, 2570 Elo

Première réserve : Friðrik Ólafsson, 35 ans, 2560 Elo
Deuxième réserve : Klaus Darga, 36 ans, 2550 Elo

Moyenne des 10 titulaires : 38 ans, 2605 Elo

Le prix de beauté de Fischer

Bent Larsen ne jouait pas seulement contre le Champion du Monde en titre, mais aussi d'une certaine manière contre son futur successeur. Après avoir insisté pour prendre la place de Fischer, et l'avoir obtenue, il lui fallait la mériter ! 

Lors de la première ronde, Larsen a tenu la nulle avec les noirs, tandis que Fischer a remporté une des plus belles parties de sa carrière dans une Caro-Kann variante d'échange contre Petrosian. 

Boris Spassky jette un oeil attentif et peut-être inquiet à la partie Fischer Petrosian | photo source : Douglas Griffin

Fischer-Petrosian, ronde 1


Les blancs viennent de jouer 7.Db3 amenant une tabia de la Caro-Kann variante d'échange. Il faudra attendre 47 ans pour que David Navara découvre le fort et surprenant 7...e5!? Dans sa jeunesse, Petrosian jouait 7...Db6?! qui permet aux blancs d'obtenir une finale avantageuse sans risque. Le coup alors à la mode était 7...Dc8, joué par Richard Réti en 1923 et popularisé dans les années 60-70 par le GM vivant actuellement à Paris Nikola Spiridonov. 
Tigran a préféré une idée inventée par Jose Raul Capablanca en 1926 : 7...Ca5 8.Da4+ Fd7 9.Dc2 e6 10.Cf3 Db6


Au lieu de 11.0-0? joué par Maroczy contre Capablanca et qui a permis au Cubain d'échanger son mauvais fou par 11...Fb5! avant de remporter une belle partie, Bobby Fischer a sorti la nouveauté 11.a4! réfutant la conception noire, sans craindre une invasion en b3 qui ne mènerait à rien : si 11...Cb3 simplement 12.Ta2 et si 11...Db3 alors 12.De2! Fxa4? 13.Txa4 Dxa4 14.Fb5+. 

Les blancs ont un bon avantage avec un jeu facile à l'aile roi et Bobby finira par remporter une partie magistrale.


Position finale après 39.Tde1+. Tigran n'était pas d'humeur à laisser Bobby ponctuer son chef d'oeuvre du joli mat après 39...Rf7 40.De8#

Bobby Fischer a remporté le prix de beauté de cette ronde 1, mettant la pression non seulement sur son adversaire et les Soviétiques, mais aussi sur Larsen.

L'Immortelle de Spassky

C'est donc rempli de multiples motivations que Larsen a abordé sa 2e ronde contre Spassky.

Spassky fumant juste avant sa première ronde contre Larsen | photo source : satrancsampiyonlari.blogspot.com

Larsen-Spassky, ronde 2

1.b3! Larsen jouait toutes les ouvertures, en particulier l'anglaise, mais pour cette partie il ne pouvait jouer autre chose que le début qui porte son nom.1...e5 2.Fb2 Cc6 3.c4!? Cf6


Fidèle à son style provocateur, à la Lasker, Larsen a joué 4.Cf3!? 

Quelques semaines plus tard, face au même adversaire, Bent a préféré le plus sage 4.e3, coup qui sera également joué par Bobby Fischer lui-même dans une fameuse partie modèle sur le Hérisson face à Ulf Andersson à la fin de l'année 1970.

4...e4! Spassky ne se fait pas prier et saisit l'avantage d'espace. Le pion e4 ne va pas tarder à couper le camp blanc en deux. 5.Cd4 Fc5 


6.e3? Fxd4! 7.exd4 d5! donnerait un bon avantage aux noirs dans une position avec F+2C vs 2F+C qui ferait plaisir à notre cher Iossif Dorfman.
6.Cc2?! d5! 7.exd5 Dxd5 est très agréable pour les noirs.

Larsen a préféré 6.Cxc6 dxc6! les noirs ne reprennent pas vers le centre, préférant ouvrir la colonne d et accélérer le développement.
7.e3 Ff5 8.Dc2 De7 9.Fe2?! Après la partie, Larsen et Spassky ont suggéré 9.a3!? avec l'idée b4 et une position complexe. 9...0-0-0


Par un jeu classique, le Champion du Monde a pris l'avantage avec les noirs. Le prochain coup des blancs 10.f4? est déjà une erreur décisive ! 

Il fallait préférer le plan avec 10.a3 suivi de b4 ou alors jouer 10.Cc3 après quoi les noirs peuvent jouer le prophylactique 10...Rb8, attendant de voir de quel côté les blancs vont roquer. Si 11.0-0-0 alors 11...The8 ou 11....Td7 et si 11.0-0 alors 11...h5 suivi de Fd6 avec une forte attaque.

10...Cg4! L'extraordinaire sens de l'initiative de Spassky ne l'a pas trompé. Les noirs sont déjà gagnants !


Dans une mauvaise position, il n'y a pas de bon coup :
11.0-0 Txd2! 12.Cxd2 Cxe3 gagne la dame.
11.Fxg4 Dh4+ 12.g3 Dxg4 et avec de telles cases blanches les blancs ne vont pas résister longtemps.
11.Fxg7 confirmerait que la gourmandise est un péché capital après 11...Tg8 12.Fb2 Fxe3! 13.dxe3 Cxe3 14.Dc3 Dh4+ 15.g3 Txg3

Larsen a tenté 11.g3 après quoi Tal aurait peut-être joué le fort sacrifice 11...Txd2 12.Cxd2 Cxe3 13.Dc3 Td8 avec une attaque décisive sur le roi bloqué au centré. Mais Tal était occupé à batailler contre Najdorf et Spassky a joué le plus limpide 11...h5!

12.Cc3? permettrait 12...Txd2! avec un gain rapide par exemple 13.Dxd2 Fxe3 14.Dc2 Ff2+ 15.Rd2 e3+
Larsen a joué le naturel 12.h3 sans s'attendre à recevoir un uppercut par 12...h4!!


Dans cette position Larsen a réfléchi 53 minutes avant de se résoudre à prendre le cavalier par 13.hxg4

13.Fxg4 Fxg4 14.hxg4 hxg3 15.Tg1 aurait permis le même coup de grâce que dans la partie.

13...hxg3 14.Tg1 ont été blitzé par les deux joueurs. Il faut dire que 14.Txh8 Txh8 aurait donné un gain facile aux noirs avec g2, Th1+ ou Dh4 dans un ordre ou un autre.


Depuis le sacrifice 12...h4!! de Spassky, les quelque 2000 spectateurs de la Maison des Syndicats de Belgrade, dont de nombreux Maîtres et Grands Maîtres, n'avaient d'yeux que pour cette partie. Si plusieurs d'entre eux avaient compris que les noirs étaient gagnants, aucun n'avait prévu le coup de Boris Vasilievich 14...Th1!!

Dans le bulletin du tournoi, Larsen a indiqué que 14...Dh4 15.Tg2 Dh1+ 16.Ff1 Fxg4 17.Dxe4 The8 18.Fe5 f6 aurait gagné prosaïquement, mais le coup surprise de Spassky qui sacrifie la tour pour seulement un tempo a fait rentrer cette partie au Panthéon échiquéen.


15.Rf1 Txg1+ 16.Rxg1 Dh4 suivi de Dh2+ et Df2# souligne l'impuissance des pièces blanches entassées à l'aile dame.

Larsen a joué 15.Txh1 g2 16.Tf1

16.Tg1 aurait permis 16...Dh4+ 17.Rd1 Dh1!

Après 16...Dh4+ 17.Rd1 gxf1+, Larsen a abandonné.


Position finale. Ca aurait été mat après 18.Fxf1 Fxg4+ 19.Fe2 Dh1#

Naturellement, le Champion du Monde a reçu le prix de beauté pour la ronde 2.

Beaucoup de joueurs ne se seraient jamais remis d'une telle déroute, a fortiori dans ce contexte. Bent Larsen a montré toute sa classe en se vengeant avec les pièces noires lors de la ronde 3 ! A la 4e ronde, Boris Spassky s'est fait remplacer par Leonid Stein, que Larsen a également battu ! 

A propos de son style sans compromis, c'est durant ce tournoi que Larsen a déclaré : "Si j'avais peur de ce qui peut m'arriver sur l'échiquier, je ferais autre chose que de jouer aux échecs !"

Bobby Fischer a quant à lui remporté une belle finale avec les noirs contre Petrosian lors de cette ronde 2. Je préfère de loin la victoire de la première ronde susmentionnée, mais, chose assez rare pour être soulignée, cette défaite de la ronde 2 du Champion du Monde arménien figure dans son recueil de ses meilleures parties ! (Стратегия надежност ou "Stratégie de fiabilité" en français, publié en anglais sous le nom Python Stategy). Les parties 3 et 4 entre Fischer et Petrosian se sont terminées par la nulle, ce qui fera dire à Bobby Fischer lors d'une interview télévisée "Je ne suis pas au top de ma forme."

La question de qui entre Bobby et Bent était le meilleur joueur occidental sera tranchée définitivement (et violemment !) en 1971, avec la victoire massacrante 6 à 0 de Fischer sur Larsen en demi-finale des Candidats. 

Les petits détails qui font l'Histoire

Lors de la première ronde, dans une position gagnante, Lajos Portisch a malencontreusement répété non pas les coups mais la position contre Viktor Korchnoi :


La partie s'est poursuivie par 64.Rh5 (1) Th6+ 65.Rg4 Td6 66.Rh5 (2) Rf6 67.Tb6+ Rg7 68.Tb8 (3) et la partie a été déclarée nulle. Cette maladresse a provoqué l'ire de Bobby envers le pauvre Lajos. Mais après tout, nulle avec les noirs contre Korchnoi est un bon résultat et qu'est-ce qu'un demi-point perdu dans un match en 40 parties sinon un détail ? 

Le 2e détail est que la dernière ronde avait lieu jour de Sabbat, que respecte Samuel Reshevsky. Le septuple Champion des Etats-Unis qui faisait jeu égal (+1 =1 -1) contre Vasily Smyslov a été remplacé par Fridrik Ólafsson. 

Au 39e coup, le GM islandais aurait pu abandonner :


39...Cb6 permet 40.Tc7 et Olafsson s'est résigné à jouer le triste 39...Cxd6 40.exd6 Db6+ 41.Df2 Dxd6

Une finale avec une pièce de moins contre le 7e Champion du Monde est évidemment sans espoir mais Olafsson avait une bonne raison de continuer : c'était la dernière partie en cours et le score du match était alors 19.5 à 19.5 !

Le grand finaliste n'a finalement pas craqué et a apporté le point décisif au 67e coup. Smyslov a déclaré en 2002 : "Cette victoire est une de mes plus mémorables. En terme d'intensité, elle ne peut être comparée qu'à celle qui m'a sacré Champion du Monde.Source.

Le score final

L'URSS a donc remporté le match au bout du suspens et par la plus petite marge : 20.5 à 19.5 !

Les résultats | source : Wikipedia


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