Général 10 sept. 2020 | 05:58par chess24 staff

Dmitry Svetushkin (1980-2020) : trois adieux

Le grand maître Dmitri Svetushkin est décédé le 4 septembre dernier, à l'âge de 40 ans, après s'être défenestré du sixième étage. Champion de Moldavie en 2000, et avec un pic elo à 2621, il était une figure reconnue dans le monde des échecs, mais bien plus que ça encore. Ses amis Ilia Smirin, Carl Strugnell et Murtas Kazhgaleyev se souviennent d'une personne ouverte et incroyablement bien équilibrée qui a réussi à combiner le jeu et le streaming aux échecs avec des intérêts aussi divers que la littérature russe, la métaphysique juive et les épreuves de triathlon Ironman. 

Il était aussi un ami sur lequel on pouvait compter.

Dmitry Svetushkin aux Olympiades 2016 de Bakou | photo: Andreas Kontokanis, Wikipedia, CC-BY SA 2.0 

Le Grand-Maître Israélien Ilia Smirin:

Le 4 septembre, vers 13 heures à Kishinev, une tragédie s'est produite. Le grand maître Dima Svetushkin, ami et collègue, a soudainement sauté d'une fenêtre du 6e étage et a trouvé la mort. Dima n'avait que 40 ans, il était très talentueux et en bonne condition physique. Nous n'avons pas retrouvé la moindre lettre de suicide ni quoi que ce soit pour expliquer ce soudain départ. Je lui ai parlé la veille sur Skype, alors que je me trouvais en Israël - il avait l'air reposé, il plaisantait et riait. Nous discutions des œuvres de Dovlatov qui l'intéressaient. Nous avions planifié une session d'entraînement ensemble dans les jours à venir.

"Il m'a demandé : "n'oublie pas de m'appeler quand tu joueras en compétition par équipe ce week-end, d'accord ?"

Je n'ai pas pu honorer la promesse. Dima s'est suicidé alors que je jouais encore, et je ne peux toujours pas me défaire de l'idée que si j'avais fini de jouer une heure plus tôt et téléphoné immédiatement, le suicide n'aurait peut-être pas eu lieu. Peut-être que quelqu'un devait juste être là au bon moment au commencement de la dépression et que cela aurait permis de le maintenir en vie ?   

Le surnom de Dima lui collait à la peau - il était une personne brillante et saine, de celles qui savent donner sans arrière pensée. Il n'aimait même pas jurer et c'était quelque chose qu'il ne supportait pas. Dima, était un être doué, intelligent et brillant mais il était souvent seul et un peu déstabilisé. 

Bien sûr, il ne manquait pas de connaissances et d'amis... Cette fichue pandémie, qui a détruit le rythme de vie habituel que nous avions et isolé les gens, a signifié pour lui une absence de participation à des tournois, ce qui le maintenait à flot... Cette instabilité, cette solitude se sont renforcées - c'est peut-être pour cela qu'il a décidé de mettre fin à ses jours. 

Comment se fait-il que précisément de telles personnes, les meilleurs, partent si souvent les premiers ? Cela me semble horriblement injuste. 

Ces dernières années, il était peut-être l'un de mes plus proches collègues. 

Il se trouve aussi que Dima, un brillant joueur d'échecs avec qui j'étais non seulement ami mais qui avec qui j'ai travaillé les échecs (mon premier souvenir de lui remonte à il y a 17 ans), n'avait pas les qualités sans lesquelles il est très difficile de jouer aux échecs professionnels. Les échecs sont un jeu égoïste. Dans le sport, la difficulté, l'invulnérabilité et le détachement émotionnel sont des prérequis indispensables. En bref, un "instinct de tueur". En ce qui concerne l'égoïsme et l'instinct de tueur, Dima avait des problèmes. Il était trop gentil et trop indulgent. Trop généreux. Cela le dérangeait - s'il avait été plus exigeant, il aurait atteint un classement bien plus élevé. 

Il ne manquait pas de talent et était capable de bosser sans limite. Il était aussi extrêmement polyvalent puisqu'il lisait et réfléchissait énormément. C'était une personne réfléchie et riche d'esprit.


GMs Dmitry Svetushkin, Ilia Smirin & Viktor Komliakov au Chebanenko Memorial en 2016 | photo: Vasily Papin

Difficile de dire ce qui ne l'intéressait pas ! Il adorait et connaissait la poésie. Il était érudit dans les Oberiou -poèmes avant-gardiste russe- (Zabolotsky, Kharms). Il aimait lire Brodsky, Tsvetaeva, Mandelshtam ou encore Pasternak. Il avait une très bonne connaissance des classiques russes.

Puis, il s'est plongé dans les études bibliques, la métaphysique juive. Il a appris l'hébreu et est parvenu à me surprendre moi-même (en tant qu’israélien) de par la profondeur de ses connaissances et de ses opinions. Je me souviens très bien de la façon dont il a discuté de la différence dans la Kabbale (sagesse reçue) entre les différents niveaux de l'âme - ce qu'est "nefesh" et ce qu'est "neshama" (deux niveaux de spiritualité). 

Il a appris sérieusement l'allemand afin de pouvoir lire Goethe en version originale. En parallèle, il a pratiqué le sport à niveau professionnel. Doté d'une bonne endurance, il a couru des marathons et a participé à des Ironman. 

Il était très enrichissant d'être avec lui, car les idées sur les échecs étaient entrecoupées de conversations qui surviennent rarement dans ce monde-là. 

En même temps, Dimon (comme ses amis l'appelaient) était complètement dépourvu de cette vanité mesquine dont beaucoup d'entre nous peuvent faire preuve : il ne se prenait jamais pour plus grand qu'il ne l'était et ne se vantait pas de sa culture. Il s'intéressait à quelque chose de radicalement différent - à l'essence des choses, à certaines vérités. Aux échecs aussi, il s'efforçait toujours d'avoir de la profondeur et de réfléchir mais c'était un redoutable tacticien. Je l'ai expérimenté à mes dépens lors de notre seule partie décisive. Il avait aussi des ressources propres avec , par exemple, les sacrifices de qualité à la Petrosian. Dima avait un excellent sens de l'initiative. Hélas, de merveilleux résultats (par exemple, à l'Olympiade de Tromso en 2014, où il a brillamment joué pour l'équipe moldave) pouvaient s'alterner avec des résultats moins bons, ce qui, vu son talent, aurait pu être évité. 

Ces dernières années, Dimon s'est passionné pour l'entraînement des jeunes joueurs d'échecs moldaves - il était aussi un très bon entraîneur. Pendant les tournois, nous avons tous les deux joué, nous avons fait de longues balades, plaisanté et bavardé - et cela a été un véritable coup de boost énergétique, que j'espère réciproque. 

Lorsque la pandémie était à son apogée, je participais à des streaming échiquéens qui étaient organisés par Dima. C'est pourquoi je me sens redevable maintenant envers lui - nous ne l'avons pas sauvé, nous n'étions pas présent à temps et nous n'avons pas pu l'arrêter.

Il est difficile de croire que je ne le verrai ou ne l'entendrai plus jamais. Adieu, mon ami ! Adieu, cher Dimon ! Repose en paix.



Mots du MF gallois  Carl Strugnell:

ODE AU SOLDAT TOMBE – Mon ami Dmitry Svetushkin

Cher ami,

Lorsque nous nous sommes rencontrés pour la première fois en 2013 à Cappelle-la-Grande, je dois dire que tout n'a pas été facile. Je me souviens que Sergey Fedorchuk et toi aviez perdu la première ronde et, pour noyer votre déception, comme on dit, vous avez tous les deux picolé. A vrai dire, dans les échecs, ça n'a choqué personne puisqu'il s'agissait de "tradition". Au fur et à mesure que vous gagniez les rondes suivantes, la tradition se poursuivait de façon autrement plus festive ("si ça marche, pourquoi s'arrêter en si bon chemin?"), et nous avons donc passé un peu de temps ensemble, à profiter de la vie façon fanatiques d'échecs, mais aussi, tous les deux, à être têtus, non sans avoir notre part de discordances. Et puis, nous avons été appariés l'un contre l'autre. Après que tu aies gagné dans un style positionnel qui t'es si caractéristique, je t'ai serré la main et laissé échapper un grand sourire ; c'était une invitation, comme pour dire allez laissons les victoires et les défaites de côté, car peu importe qui prend le dessus dans la vie. 

La dispute s'est transformée en taquinerie, et en rires sincères - avec le recul, je n'aurais jamais dû te laisser me taquiner autant, cela t'aurait évité de trouver le surnom que tu m'as donné plus tard (Bingo-Bongo !). Puis, nous avons suivi une règle unissant l'amitié aux échecs : plus l'ouverture (ou le début) est antagoniste, plus le milieu de jeu est passionné !

Après ce premier épisode dans le Nord de la France, nos chemins se sont croisés à plusieurs reprises. Tout d'abord, de façon inattendue, à Sunny Beach (Bulgarie) un peu plus tard la même année. 

Je me souviens de t'avoir aperçu de loin, essayant de voir si c'était bien toi, avant de sauter de joie, de faire des signes et de crier par-dessus la foule des touristes pour attirer ton attention. "Dimaaaaaaa !!!" 

Un sourire a illuminé ton visage et alors que tu avais toujours ta valise à la main, tu t'es assis à ma table et as appelé le serveur pour commander à manger. 

L'autre souvenir que tu m'as laissé, était à Skopje, où tu avais failli gagner le tournoi avant de perdre la dernière ronde contre Kiril Georgiev. "Ah mec, je suis de tout coeur avec toi, tu n'étais pas mieux à un moment donné ?", t'avais-je demandé.

Et tu avais laissé ton humilité briller à travers un personnage d'homme macho. "Non, non, je suis heureux pour lui, il a bien joué, c'est un excellent joueur à l'esprit combatif". J'ai envisagé que tu me donnes des cours sur Internet, mais beaucoup d'eau a coulé sous les ponts avant que nous n'arrivions à le faire. 

En tant qu'entraîneur, tu étais génial. Après un rapide survol de mes parties, tu as facilement repéré mes faiblesses et m'as appris avec passion l'utilisation de la prophylaxie chez Chebanenko. 

Lorsque j'étais en tournoi, je n'ai jamais eu besoin de te dire quoique ce soit car tu étais déjà au courant de tout. Tu savais que je serais heureux si je recevais un message avec une de tes suggestions sur ce que je devrais jouer contre mon prochain adversaire. Je n'ai jamais eu à te demander quoi que ce soit puisque tu as toujours été là pour moi. 


En peu de temps, je t'ai considéré comme quelqu'un qui m'était cher, et je ne peux qu'espérer que c'était réciproque. 

Des larmes me viennent aux yeux en écrivant ces mots, car, comme beaucoup, je ne veux toujours pas croire que tu es parti. 

Tu as eu certainement quelques problèmes, mais personne n'aurait pu deviner que ton sens de la spiritualité ne suffirait pas à combattre ces démons. Je me souviens que pendant les Olympiades de Batumi, alors que nous marchions sur la jetée, je t'ai dit que "le peuple juif s'était sûrement trompé car l'interdit de ne pas mélanger le lait et la viande n'a rien à voir avec Dieu". 

Et toi, bien que chrétien orthodoxe, m'as immédiatement rétorqué : "c'est en fait extrêmement profond, mais cela ne m'étonne pas du tout que tu ne comprennes pas". Quelle rigolade !


Pour ceux qui ne te connaissent pas, je vais leur raconter l'histoire de ta première rencontre avec le cinéma. 

Ceux qui ont entendu l'anecdote n'ont jamais pu s'empêcher de rire à la première écoute. 

En tant qu'enfant, tu as grandi à Cheburashka et es allé un jour en vacances à Odessa, je crois, où il n'y avait pas de censure des films de western. 

Là-bas, tu as vu ton premier film : Terminator. Je t'ai demandé si tu l'avais apprécié et tu avais répondu : "Tu ne comprends pas ! J'étais sous le choc, je ne connaissais que Tchebourachka (littérature enfantine russe) et je ne pouvais pas imaginer qu'un tel monde puisse exister".

À vrai dire, c'est votre histoire. Nous sommes en guerre. C'est une guerre entre les gens fonctionnels - les machines - et les sensibles, les Tchebourachkas de ce monde ; ceux qui cherchent la beauté dans l'art et la littérature, ceux qui croient au cœur. Et face à cette guerre, tu étais un soldat, qui, juste pour une seconde, ne pouvait plus supporter l'agonie, ne pouvait plus voir l'amour.


RIP Dima 


Svetushkin en tant que jeune soldat



Mots du GM Kazakh Murtas Kazhgaleyev:

Dima       

Une terrible nouvelle a choqué et mis en émoi le monde des échecs vendredi - le grand-maître moldave Dmitry Svetushkin s'en est allé. 

Tout décès est une tragédie, mais quand il arrive à une personne joyeuse, un joueur d'échecs avec le titre suprême, qui joue régulièrement les meilleurs Opens de la planète et fait partie des meilleures équipes dans les ligues européennes, une personne qui a sa propre chaîne YouTube et des élèves, alors on commence à se poser des questions : "n'aurions-nous pas pu prévoir ou anticiper cela ? Ou la vie est-elle trop aléatoire ?"

Je ne peux pas dire que j'étais un ami de Dima ou que je le connaissais très bien, mais nous nous sommes vus à de nombreuses reprises lors de tournois, nous avons joué quelques parties, nous avons parlé au petit déjeuner ou lors des cérémonies d'ouverture/de clôture. 

Plus que tout autre grand maître, Svetushkin m'a donné l'impression d'être un enfant dans la peau d'un adulte- il était ouvert, même s'il n'était pas forcément quelqu'un de très matinal - on pouvait sentir quand il avait passé une nuit difficile. Mais le soir il était toujours en pleine forme. Il plaisantait, souriait et à tout moment il était prêt à rire de vive voix - il transpirait la gentillesse et cela se répercutait chez son interlocuteur. 

Dmitry avait un merveilleux sens de l'ironie - ce n'est pas la qualité la plus répandue chez les joueurs d'échecs donc nous apprécions cette qualité davantage encore. Néanmoins, je pouvais discerner parfois un sentiment de vulnérabilité ou de blessure lorsqu'on parlait. Avec lui, c'était pas nécessaire de parler sérieusement (de toute façon, c'est déjà trop répandu dans notre quotidien, à quoi bon persévérer?).

Dmitry Svetushkin au Netanya Open en 2019 | photo: Mark Livshitz, e3e5.com


Face à l'échiquier, Dima se transformait : on passait  d'un type souriant et joyeux aux cheveux bruns légèrement décoiffés à un guerrier des échecs, prêt à combattre pour glaner des points ou arracher des demi-points aux plus forts dans ce monde des échecs, où il y a des talents partout, et à leurs côtés des fanatiques des échecs parfaitement entraînés et ambitieux, bien que moins doués.

Svetushkin n'était pas un super-talent de naissance - comme les Aronian, Navara ou Hikaru. Il n'était pas non plus un élève des célèbres écoles de Saint-Pétersbourg ou de Moscou. Mais dans son jeu, bien évidemment, il y avait de la classe, du caractère et du désir. 

Son éducation était exclusivement moldave - une tradition qui venait de Chebanenko - grand théoricien et entraîneur de la plupart des Moldaves, et qui a été transmise à Komliakov, Bologan et à d'autres joueurs de la génération précédente - les années 60-70. Cela se ressentait particulièrement dans les ouvertures de Dmitry - la variante Rossolimo de la Sicilienne, l'italienne, les structures d'est-indienne et, bien sûr, la variante Chebanenko de la défense slave. 

Même s'il n'est pas un joueur d'échecs hyper-dynamique, il était très doué pour le calcul et un maître des pièges tactiques. La force de Svetushkin c'était peut-être les finales où il pouvait mettre à profit sa capacité à placer parfaitement les pièces, à calculer les variantes et appliquer sa bonne connaissance des positions théoriques. Tout cela était agrémenté par sa confiance en lui et un optimisme qui grandissait progressivement. Je me souviens que deux fois, imperceptiblement, coup par coup, j'ai vu la partie m'échapper sans que je ne puisse faire quoi que ce soit, alors qu'au début ma position semblait prometteuse. 

Il y a quelques années, il a surpris le monde des échecs en réussissant un half "Ironman" 70.3 - une compétition de triathlon qui pousse le corps humain à l'épuisement total. 

J'étais fier de lui, mais en le rencontrant, je lui ai demandé s'il pensait continuer... Lorsqu'il m'a répondu qu'il abandonnait les longues-distances en triathlon, j'ai éprouvé un soulagement. 

J'ai également couru un marathon et je considère qu'il est bon d'en faire un ou en deux. Ensuite, on peut tomber dans l'engrenage et enchaîner les blessures. Le fait que Dima ait décidé de passer par une telle épreuve témoigne de sa volonté à repousser les limites fixées par la nature et standardisées par la société moderne - une société où une belle voiture est la mesure du succès, et un million de followers sur Instagram une raison d'être. Dima a cherché sa propre voie et s'y est tenu. Je pense aussi qu'il était un merveilleux entraîneur.

Dmitry cette année analysant avec un jeune talent âgé de 8 ans| image: YouTube 

Dima, tu étais génial et avais une classe unique. Merci pour tout.


Trier par ordre chronologique inversé ordre chronologique inversé ordre chronologique les plus aimés Recevoir les mises à jour

Commentaires 2

Invité
Guest 11046690391
 
Rejoindre Chess24
  • Gratuit, rapide et facile

  • Soyez le premier à commenter !

S'inscrire
ou

Créez votre compte gratuit maintenant pour commencer !

En cliquant sur 'S'inscrire', vous acceptez nos termes et conditions et confirmez que vous avez lu notre Politique de respect de la vie privée, y compris la section sur l'utilisation de cookies.

Vous avez perdu votre mot de passe ? Nous vous enverrons un lien pour le réinitialiser !

Après avoir soumis ce formulaire, vous recevrez un email avec le lien de réinitialisation du mot de passe. Si vous ne pouvez toujours pas accéder à votre compte, veuillez contacter notre service à la clientèle.

Quelles fonctionnalités souhaitez-vous activer ?

Nous respectons vos directives en matière de protection de la vie privée et des données. Certains éléments de notre site nécessitent des cookies ou un stockage local qui traite les informations personnelles.

Montrer les options

Hide Options